Technologies de l’information | De Johannes Gutenberg à Elon Musk

Les technologies de l’information n’ont cessé de se développer au fil des siècles. Dans un premier temps, réservées à un petit groupe de privilégiés érudits, elles étaient le plus souvent dédiées aux cultes ou aux religions dominantes.

Tout a commencé avec la gravure sur des matériaux durs et lourds, puis l’écriture sur papier qui facilita son transport et en élargît l’audience. C’était devenu un moyen de consigner la connaissance humaine et la transmettre aux générations suivantes. Ce nouvel instrument fut très longtemps réservé à ceux qui avaient le pouvoir d’y accéder, et la connaissance nécéssaire à leur lecture. Les manuscrits étaient rares et fragiles. Ils étaient conservés en lieu sûrs et isolés, tels les monastères.

Johannes Gutenberg (1400-1468) était un imprimeur Allemand. En inventant la technique des caractères métalliques mobiles, il a révolutionné la reproduction de textes. Dans le temps qu’il fallait à un moine copiste pour reproduire une bible, la technique mise au point par Gutenberg permettait d’en imprimer plusieurs centaines. La diffusion de l’information venait de connaitre une accélération et une démocratisation sans précédant. La bible fut le premier ouvrage complet imprimé dans les ateliers de Gutenberg. Toutes les sphères du pouvoir en seront affectées, et la première d’entr’elles, l’église.

Cette invention servira la Renaissance, la diffusion des nouveaux savoirs et références artistiques. Elle nourrira aussi la contestation de la hiérarchie de l’église, en démontrant sa corruption. La réforme protestante (1517) put mettre en évidence, et diffuser, le fossé moral grandissant entre les comportements de l’église et les textes de la bible. Saint Pierre de Rome ne fut elle pas financée par ”les indulgences”?

Plus que jamais, la diffusion des connaissances devenait un enjeu de pouvoir pour qui réussirait à la contrôler. Dans le même temps, son contrôle devenait beaucoup plus complexe. Les monastères et l’église, plus largement, perdaient leur monopole.

Gutenberg ne bénéficiera que très peu de son invention, et sa situation financière était devenue précaire. Il perdit un procès contre son créancier, et ne dut son salut qu’à l’attribution d’une pension à vie au titre ”d’un gentilhomme de la cour”, reconnaissant ainsi la portée de son invention.

Les techniques d’impression continueront de s’accélérer, jusqu’à la possibilité d’imprimer et diffuser quotidiennement des journaux d’informations, et aussi des livres. A l’approche du vingtième siècle, industriels et politiques chercheront constamment à en prendre le contrôle. Imprimer demande des ressources techniques, financières et humaines importantes, ainsi que la distribution.

Plus tard, l’électricité apportera d’autres révolutions des techniques de l’information. Les ondes radio et de télévision permettront la diffusion du son et de l’image. Le contrôle très centralisé, dans un premier temps, fut exercé exclusivement par les états. Radios et chaines de télévision privées ne tarderont pas à se développer grâce aux financements par les publicités, et de grands groupes privés.

L’ordinateur, par sa puissance de calcul, permettra de faire converger tous les media, texte, son et images. Il restera d’usage professionnel ou privé, jusqu’à leur interconnexion en réseaux, à l’avènement d’internet. La diffusion d’information devint décentralisée, instantanée, et sans limite de nombre ni de distance. Subitement, chacun accédait à cette possibilité quasiment gratuitement. Les industries informatiques devinrent les nouvelles puissances financières, elles ne produisaient pas de contenu, au moins dans un premier temps.

Actuellement, deux nouvelles révolutions sont en cours. Les réseaux sociaux nous ont donné le pouvoir, à chacun, de diffuser instantanément toute sorte de media, créant ainsi une nouvelle ”démocratie directe”. Un véritable pouvoir d’influence sans l’intermédiaire des média institutionnels, pour qui en maitrise les codes. L’intelligence artificielle, elle, permet de créer du contenu automatiquement, en ”augmentant” ce qui existe déjà sur internet sur une simple requête, et sans vraie modération. Elle contribue, ni plus ni moins, à la création de fausses images et autres ”rumeurs digitales”.

A l’époque de Gutenberg, la technique nécessitait un mécénat pour voir le jour, sans garantie pour autant d’un soutien du pouvoir politique. Chacun restait dans son rôle. Les temps ont bien changé, et on assiste à une convergence et une concentration sans précédant de tous les pouvoirs, techniques, financiers et politiques. Silvio Berlusconi et Rupert Murdoch en auraient rêvé.

Elon Musk est devenu la caricature de cette concentration. Il détient les pouvoirs techniques de création et de diffusion de l’information (réseau social X, IA Grok, diffusion satellite StarLink, Space X), les pouvoirs financiers (première fortune mondiale, une crypto monnaie), et maintenant les pouvoirs politiques (nouveau ministre influent du futur président Trump). Sa fortune personelle est telle, qu’elle excède le Produit Intérieur Brut (PIB) de très nombreux états pourtant riches, par exemple la Norvège ou l’Irlande. Il travaille déjà au ”post humanisme” avec sa société Neuralink, qui sera capable de réaliser des implants cérébraux.

Son parcours est fulgurant, un temps immigré illégal aux États-Unis, il s’est bien rattrapé depuis. Il a mis son génie technique et des affaires, au service de PayPal, puis Tesla et de toutes les autres sociétés qu’on lui connait. La Nasa lui confie l’envoi de ses satellites dans l’espace. Son plus cuisant échec commercial fut l’acquisition du réseau social Twitter. Un échec? pas si sur. En fait, un investissement pour acquérir un vaste portefeuille d’abonnés déjà très influents, renforçant ainsi son influence personelle et politique. Il s’en est largement servi depuis, au service de l’élection de Donald Trump. Son appétit d’influence est insatiable et sans frontières, il l’utilise maintenant en Europe. Il a apporté un soutien appuyé au nouveau parti de Nigel Farage au Royaume Uni, à l’AFD en Allemagne, deux partis nationalistes. Son avis sur la démocratie est très clair, elle se doit d’être ”directe”. Sa vision de la liberté est toute aussi limpide, ”sans aucune restriction”. Cela vaut pour les États Unis, les autres pays, et la planète Mars qu’il dit conquérir à moyen terme (premiers vols habités dans 5 ans, à suivre). A l’évidence, les notions de conflits d’intérêts et de contre pouvoirs ne font pas partie de sa conception démocratique. Liberté ”sans restriction” nous dit il!

Comme au temps de Gutenberg, les nouvelles techniques de l’information provoquent des changements de société. Les enjeux restent les mêmes: mieux diffuser les connaissances, et contester les pouvoirs en place. Cependant quand la technologie était au service du contenu, elle a aujourd’hui pris le pouvoir. Le contenu est dorénavant au service des Intelligences Artificielles. Qu’un Elon Musk ou Mark Zuckerberg décide d’ajuster les algorithmes de leur réseau social, et c’est l’influence du contenu qui en sera bouleversée.

Les nouveaux pouvoirs politiques l’ont bien compris, Donald Trump voulait interdire TikTok il y a 5 ans. Depuis, il a décidé de protéger le réseau social qui a aidé à son élection. Il était banni du réseau social Twitter suite à l’assaut du Capitole de Washington en Janvier 2021, son nouvel ami Elon Musk l’a gracié et ré-intégré sur le réseau social X (ancien Twitter). Il lui a servi la soupe sur ”X” pendant toute la campagne électorale. Ce serait donc ça, la nouvelle ”démocratie directe”, s’offrant à ceux qui ont la maîtrise de l’influence sur les réseaux planétaires. Un impérialisme post moderne.

Les maîtres des nouvelles technologies de l’information monétisent leur nouveau pouvoir, combien de temps encore n’en seront ils que les éminences grises? La présidence Trump sera riche d’enseignement à cet égard, compte tenu des ambitions irrépressibles de son futur ministre.

VDS

Article du 5 Mars 2023

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