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Société | Au pays des droits universels, on cultive l’exception, la dérogation sociale ou fiscale

La culture Française est très riche, elle fait l’admiration de beaucoup. Elle a donné au monde de grands textes et concepts universels qui sont, par exemple, la séparation des pouvoirs, ancrée dans la constitution Américaine, et la déclaration universelle des droits de l’homme. Son influence a marqué l’histoire de l’Europe à maintes reprises, à St-Petersburg, à Stockholm pour n’en citer que deux. Sa littérature est louée, tout comme son ”Siècle des Lumières”.

Une langue est toujours façonnée par la culture de son pays, et son histoire. A moins que ce ne soit l’inverse. La nôtre est également riche, faîte d’infinies variations. Sa grammaire est très complexe, mais plus que tout, son écriture est tres éloignée de la phonétique. Elle échappe aux très nombreuses règles, au point que des sons identiques puissent s’écrire selon trois ou quatre orthographes différentes sans que l’on puisse l’expliquer. Combien de lettres ne sont pas prononcées, ou bien changent de prononciation selon leurs combinaisons? En grossissant le trait, il semble plus utile d’apprendre la longue liste des exceptions, que de connaître les règles. Nous disposons aussi d’un très grand nombre de mots synonymes, qui ne le sont pas tout à fait. Ils nous permettent d’exprimer les sentiments et les choses diverses avec subtilité et nuances. Un atout indéniable dans l’art de l’écriture et des concepts, de la conversation, de la tribune.

Je me suis amusé à comparer un livre écrit en Suédois, avec sa version Anglaise. La traduction Anglaise contenait jusqu’à 25% de mots en plus par chapître!… L’Anglais est pourtant bien plus concis et direct que le Français, il suffit d’en lire le slogan Américain de ces derniers jours: ”No Kings”. Quand il est traduit, un texte Anglais devient plus long en Français. Il est probable qu’une traduction en Français du livre Suédois compterait au minimum 15% de mots en plus que sa traduction Anglaise. Traduire des textes Anglais en ligne, en donne un aperçu très clair dans ce sens.

De ce constat, j’en tire deux hypothèses. La première est que nous acceptons l’idée que les règles ne soient pas si importantes, puisque les exceptions sont pléthores, et inexpliquées. Et puis, notre art de la conversation nous permet d’argumenter quoiqu’il advienne pour défendre une exception, justifier de ne pas appliquer une règle, ”sans rien lâcher”. Si je rajoute que chez nous, la tradition est dogmatique, catholique de droit divin, puis révolutionnaire, royaliste, bonapartiste, républicaine ou nationaliste. Ça ne laisse que peu d’espace au compromis. Notre histoire est faite de luttes qui ont succédé aux luttes, souvent violemment. Lorsque les mots ne font plus suffisamment sens au quotidien, ou bien ne sont pas compris, ils deviennent insupportables d’élitisme, réel ou supposé.

De cette culture de l’exception nait une créativité et une exigence remarquables. Appliquée sans compromis, elle verse dans l’intransigeance et l’arrogance. Elle nous paralyse, jusqu’à ce qu’une crise, plus ou moins violente, nous permette d’avancer d’un bond, par fulgurances. Nos modèles sociaux et politiques, n’y échappent pas. On en a fait des dogmes impossibles à réformer. La majorité absolue ou l’ingouvernabilité de la rue, parfois les deux en même temps.

Être fier de notre culture ne doit pas nous empêcher d’être critique sur ses excès. Plus encore dans la situation sociale, économique et politique que nous traversons. Il est encore temps de devenir plus pragmatique, sans nous renier pour autant.

Je suis de ceux qui pensent que nulle règle n’est suffisamment bonne pour qu’elle ne mérite d’exception. Mais lorsque les exceptions submergent la règle, il me semble évident que la règle est devenue obsolète, et qu’il faut la changer… ou bien, ce sont les nombreuses exceptions qui sont d’un autre âge, si la règle est bonne. La perfection n’existe pas, pas plus que l’absolu, il faut s’entendre sur ce qui est acceptable, dans l’intérêt général. Une voie alliant la liberté de chacun et la justice pour tous.

Que dire d’un système fiscal qui présente plus de 470 ”niches fiscales”, plus que de jours dans l’année; d’un système de retraite de plus de 40 régimes différents… Nous sommes le pays qui revendique les droits universels, liberté, égalité, fraternité… Ce n’est pas le moindre des paradoxes.

Notre language est riche, et les mots y ont un sens précis. Pourtant les partenaires sociaux, dans une ”langue de bois” très politique confondent trop souvent « dialogue avec injonction », « négociation avec ultimatum », « intérêt général avec intérêt personnel », « partenaires sociaux avec partis politiques »… Chacun veillant à protéger les niches sociales et fiscales servant les intérêts de leur ”clientèle”. Chez nous l’intérêt général ne dépasse pas souvent son cercle social, politique.

La sécurité sociale était un progrès remarquable, une protection sociale unique au monde. En 1950, son financement reposait sur une croissance démographique dynamique, et une croissance économique insolente, en pénurie d’emploi. Tout a basculé depuis 1973, premières années de ralentissement et vieillissement démographiques, choc pétrolier, et premiers budgets déficitaires. On n’a plus connu de budget excédentaire depuis, le chômage s’est installé. Les déficits sont devenus abyssaux.

Qui peut prétendre, sans mauvaise foi, continuer de financer un tel système sans rien changer en 2025, ni au système social, ni au système fiscal? Et d’ailleurs, comment se fait il que la charge la plus lourde de l’état ne soit pas considérée comme le premier des impôts? C’est, de fait, l’impôt le plus lourd de tous, dire autrement est du verbiage.

C’est pourtant ce que l’on fait. Plutôt que de préserver au mieux les bénéfices de notre système social en l’adaptant, le simplifiant pour plus d’efficacité, on s’arqueboute sur nos exceptions et nos divisions, contre vents et marées. Incapable d’anticiper collectivement, de faire des compromis. Ni les nombreux mots, ni les exceptions n’y suffisent, on s’en remet aux crises pour avancer.

Notre culture est exceptionnelle, et très paradoxale.

VDS

Article de Janvier 2023

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