« Le carnaval, disait Goethe en parcourant les rues de Rome, est une fête que le peuple s’offre à lui-même.»
« Un peu partout, la montée des populismes se présente sous la forme d’une danse effrénée qui renverse toutes les règles établies et les transforme en leur contraire. Aux yeux de leurs électeurs, les défauts des leaders populistes se muent en qualités. Leur inexpérience est la preuve qu’ils n’appartiennent pas au cercle corrompu des élites et leur incompétence, le gage de leur authenticité. Les tensions qu’ils produisent au niveau international sont l’illustration de leur indépendance et les fake news, qui jalonnent leur propagande, la marque de leur liberté de penser. »
«Les ingénieurs du chaos », Giuliano Da Empoli, 2019.
Giuliano Da Empoli, dans cet essai de 2019, racontait comment les nouveaux idéologues du populisme d’extrême droite, alliés aux « spin-doctors » (spécialistes en marketing politique), aux ingénieurs du Big Data (algorithmes des réseaux sociaux), avaient réussis à alimenter et capter l’énergie des colères populaires, à leurs fins électorales. C’était le temps du mouvement M5S (mouvement 5 étoiles) en Italie, du Brexit et de Trump 1 aux Etats Unis.
Nous sommes en 2025 et le nouveau carnaval populiste vient de battre son plein à Washington. Il est à craindre qu’il sera suivi d’un long carême pour beaucoup. Le messie populiste 2.0, très sur de lui, a prodigué des paroles abracadabrantes à un aréopage de courtisans venus du monde entier, pour le flatter et nourrir les media de photos festives en sa compagnie. Dans les faits, le 47ième US président n’est qu’un délinquant, d’un âge très avancé. Il n’a échappé à la justice de son pays que par l’élection, sa fortune et ses réseaux sociaux, 4 ans après avoir tenté un coup d’état.
Trump 2.0 est différent de sa première version. Le premier changement est celui de l’expérience après les quatre années passées à la Maison Blanche, et de la frustration de son départ qu’il n’a jamais accepté. Il est beaucoup plus sur de lui, et dispose maintenant d’une clique d’admirateurs transis, de relais dans de nombreux pays. La méthode de cet homme d’affaires est connue, avancer comme un bulldozer, semer le chaos, provoquer pour déstabiliser, et prendre la main. Tel un alchimiste, il transforme tout en son contraire, et ses propres fiascos en succès.
Commençons par l’hymne de son investiture, le fameux Y.M.C.A, sur lequel il danse fièrement. Cet air disco de 1978 était un symbole de la « gay society ». Initialement il s’agissait d’une association de jeunes hommes chrétiens protestants, fondée à Londres en 1844. Trump a récupéré l’air des « Village People » le soir même ou il a fait l’annonce que la loi, c’est deux sexes biologiques, point. Le sien, et celui d’une autre que la bienséance ne l’autorisait pas à nommer, ni la justice d’ailleurs. Ensuite, l’aveu du plus grand échec de son premier mandat, le fameux mur le long du Mexique, payé par les Mexicains, nous disait il il y a huit ans. Quel fiasco! il a maintenant besoin d’y déployer toute l’armée Américaine qu’il y faudra pour stopper l’invasion!… La véhémente promesse d’expulsions en masse de migrants interroge. Va t’il expulser l’ancien migrant illégal Sud Africain, Elon? La top model Slovène Mélania? ou bien la femme de son vice président, Usha, d’une famille venue d’Inde? pour n’en citer que trois. Rassurez moi, entend il remonter les générations et s’attaquer à son grand père Allemand?…. Et encore, acheter le Groenland, annexer le Canada, Panama, renommer le golfe du Mexique, le plus haut sommet de l’Alaska, planter un drapeau Américain sur Mars,… et tant d’autres inepties. Un grand carnaval qu’il s’est offert à lui-même, et à ses obligés.
En s’éloignant un peu de cette piste aux étoiles obscures, on peut observer d’autres changements, bien plus conséquents. Trump premier paraissait porté par les idéologues de l’extrême droite Américaine nationaliste, tel Steve Bannon prônant un « roman national » passéiste. Les réseaux sociaux avaient contribué à diffuser leur travail de propagande. Suite à l’assault du Capitole en Janvier 2021, qui a fait quatre morts, Trump et ses disciples étaient bannis des media Twitter et Facebook, pire, déférés en justice. Trump n’a rien lâché, il a créé son propre réseau social, « Truth Social ». Elon Musk, après s’être converti au Trumpisme, a racheté « Twitter » pour le transformer en « X », réhabiliter et vanter Trump 2.0 au nom de la liberté d’expression absolue, sans modération. Ces deux là ont en commun un très grand sens des affaires, ils mesurent leur pouvoir en Dollars, ce sont des opportunistes innés. Maintenant à la tête de leurs propres réseaux sociaux, Ils n’ont plus besoin des idéologues, ou bien seulement dans l’ombre du business des algorithmes, des cryptomonnaies, et de l’intelligence artificielle. Le Big Data s’est émancipé, dorénavant il se suffit à lui-même. Steve Bannon l’a bien compris. Tel un amoureux éconduit, il a promis sa vengeance, faire éjecter Elon Musk de la Maison Blanche au plus vite. Il l’a qualifié d’ « être démoniaque » et de « raciste blanc d’Afrique du Sud »… Plus raciste que Bannon l’Américain, donc!
Trump premier voulait interdire TikTok pour empècher la Chine de voler des données nationales sensibles. Trump 2.0 vole au secours de ses « réfugiés » de l’écran noir. Entre temps, il y avait ouvert un compte avec succès (plusieurs millions de followers) qui l’a aidé à conquérir des électeurs plus jeunes. Dans les faits, TikTok n’a plus aucune valeur marchande si l’écran devient noir… TikTok vaut des milliards de dollars dès que l’écran scintille. Les yeux de Trump scintillent aux mêmes fréquences. Trump premier ne croyait qu’au Dollar Américain, Trump 2.0 vient de créer sa propre cryptomonnaie spéculative. Il s’est convertit aux cryptomonnaies, et à l’Intelligence artificielle, dans laquelle il annonce des investissements colossaux. Il est applaudi par ses nouveaux amis, Musk, Zuckerberg, Bezos, Altman… Au delà d’un supposé expansionnisme géographique (Canada, Groenland, Panama, Mars), sans doute pour occuper les médias et les politiques, il entend faire des États Unis les maîtres du monde digital et financier. C’est déjà le cas, et les plus grosses fortunes mondiales ont fait le déplacement à Washington. Retournement de vestes et allégeances sont pléthores. Pour ce qui est de la sincérité de ses ralliements, il faudra attendre quelques temps pour savoir.
Dans le vacarme de ce carnaval populiste, Trump 2.0 est à son aise. Il dicte sa réthorique agressive de vengeance, tous azimuts, sans risquer d’être contredit. Il a d’ors et déjà « sauvé les USA de la déchéance ». Mais dès le lendemain du carnaval, une fois la fièvre Y.M.C.A. retombée, la réalité s’imposera à nouveau. Quoiqu’il nous en dise, son mur n’a existé que dans les mauvais esprits, la bataille pour le charbon de Trump 1 est oubliée (et perdue), Trump 2.0 soutient maintenant l’industrie du pétrole et du gaz tout en vantant Musk qui diffuse ses voitures électriques. Sa promesse de paix en Ukraine en 24 heures s’est déjà étendue à 100 jours. Poutine parle beaucoup moins fort, il attend du concret. Il est prêt à servir le populisme de Trump, à la seule condition que le sien y trouve un avantage certain.
L’équipe de Trump elle même est d’un étrange amalgame de personnalités qui lui sont redevables. Qui de Vance ou Musk exercera vraiment la vice présidence? l’officiel, très jeune politique de 40 ans qui, dans un passé récent, comparait Trump à un Hitler Américain? Ou bien l’officieux, l’imprévisible première fortune mondiale, régulièrement victime d’un syndrome sidérant de « crampes obsessionnelles » du bras droit? Leurs violences s’exerce aujourd’hui contre leurs opposants Démocrates et leur agenda supposé « woke » et « climatique ». Il se pourrait, demain, qu’elle s’élargisse aux Républicains qui ne manqueront pas de leur refuser une soumission totale. Et après, combien de temps pour cette unité de façade?
Les États Unis ne sont pas la Russie, les contre pouvoirs y sont nombreux et encore très puissants. Trump 2.0 ne l’a pas oublié, il sait que nombre de ses décrets seront écartés, parce que non conformes à la constitution.. Il lui suffit qu’un seul soit approuvé pour clamer sa victoire haut et fort et renforcer son leadership, en apparence. La réalité est plus patiente, elle s’en remettra aux actes concrets des uns et des autres, quelque fût l’hymne du grand carnaval de Washington.
Nombre des invités politiques Européens à Washington figurent parmi les rangs populistes d’Extrême droite, il comptent bien continuer d’accroître leur influence. Cette fois, le Big Data n’est plus au service de ces idéologues. Ce sont eux qui viennent d’être asservis.
VDS

Janvier 2020, podcast sur le livre de Giuliano Da Empoli, « les ingénieurs du chaos »
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