Le musée d’Art Moderne du Louisiana est un lieu magique, d’une architecture unique et humble, qui donne aux artistes qu’il expose un cadre d’une sérénité incomparable. Situé aux abords du village côtier d’Humlebæck, entre Copenhague et Elseneur, il n’est qu’à quelques kilomètres de chez moi. il me suffit d’une traversée de l’Öresund, 20 minutes en ferry, et de quelques kilomètres supplémentaires le long de la côte Danoise.
Ce musée fut fondé en 1958 par Kurt W.Jensen (1916-2000). Il voulait offrir aux artistes contemporains, un lieu d’exposition beaucoup plus ouvert que les musées traditionnels. Le site surplombe la mer, son parc, son lac et ses arbres centenaires mettent en valeur les sculptures monumentales de Moore, Calder, Giacometti et bien d’autres. Un ensemble de bâtiments à l’architecture moderne discrète ont été rajoutés à la maison bourgeoise qui bordait la rue, dans une promenade organique. Nature et architecture interagissent dans un équilibre remarquable. Tout semble conçu pour s’effacer au service des artistes exposés, sans prétention autre que de les mettre subtilement en valeur. La lumière naturelle indirecte inonde de nombreuses salles, ou bien de longs couloirs de transition, ouverts sur les jardins. Elle offre aux yeux des visiteurs, une experience visuelle se renouvelant sans cesse, au gré des saisons. Un espace est réservé à la musique, et un restaurant offre une large terrasse ouverte sur la mer. Pour s’en faire une idée, suivez le lien vers le site du musée en bas de page.
Cette année, du mois d’Avril jusqu’au 14 Juillet. le Louisiana accueillait pour la première fois en Scandinavie, une retrospective du peintre juif Biélorusse, Chaim Soutine (1893-1943). C’est à cette date que je me décidais, in extremis, à traverser l’Ǒresund, et passer quelques heures en compagnie de ce peintre relativement peu connu. Un jour de fête nationale.
Cette rétrospective rassemblait 70 toiles en provenance de collections particulières et musées Français, Européens, Américains et Israéliens. Elle couvrait les 30 années de la vie de Soutine en France, ou il avait émigré dès 1913.
Comme toujours, le Louisiana avait assuré un accrochage d’une qualité irréprochable. Les salles choisies étaient intimistes, elles permettaient la meilleure rencontre entre chacune des toiles et son visiteur. Une émotion sans intermédiaire, brute et instinctive, comme le méritait cet artiste intransigeant.
Dès les premières toiles il était clair que Chaim Soutine restait en dehors des tendances artistiques de son époque, cubisme, abstraction, fauvisme et autres mouvements d’avant garde, n’étaient pas son affaire. Il a préféré cultiver son propre sillon. Ses thèmes sont restés classiques et figuratifs, portraits, paysages et natures mortes. Il peignait ce qu’il voyait, mais nous donnait à voir ses tourments, ce qu’il ressentait. La couleur et la matière sont remarquablement expressives, les mouvements jaillissent de l’immobile, le figuratif y devient comme augmenté d’indicibles sentiments. On devine les traumas d’une vie particulièrement rude, on s’attache à cette personalité forte qui nous est inconnue.
Chaim Soutine a puisé sa technique auprès des maîtres qui l’ont intéressé et qu’il a étudié, sans jamais les copier. Rembrandt, Courbet, Van Gogh l’ont accompagné dans ses recherches. Plus tard, d’autres seront d’évidence influencés par Soutine. Les nombreuses natures mortes d’animaux morts ou écorchés en boucherie, n’ont pu laisser Francis Bacon indifférent. Sa palette de couleurs, intenses et sombres, semble jetée sur la toile sans le temps d’une esquisse, d’un geste sur. Il était aussi réputé pour avoir détruit de très nombreuses toiles qui ne le satisfaisaient pas.
Au fil de l’exposition, on pouvait suivre la chronologie de sa biographie, indissociable de son oeuvre. Son parcours dans une Europe antisémite, deux fois en guerre. Malade, il ne verra pas la fin de la deuxième.
Né dans une famille nombreuse d’un ghetto en Biélorussie, alors partie intégrante de l’empire Russe, il a vécu dans le dénuement. Très vite, il était concient de son talent, il a rejoint Vilnius pour y étudier l’art. Cette ville, à l’époque, faisait aussi partie de l’empire Russe. Elle accueillait une large communauté juive, et restait une des plus ouverte parmi les ghettos de l’empire. En 1913, Chaim Soutine, et deux autres artistes, décidèrent de tenter leur chance à Paris, alors “capitale artistique” de l’Europe. Il ne se retournera pas.
A Paris, Montparnasse était devenu le nouveau quartier des artistes, et de nombreux peintres, sculpteurs, y louaient leurs ateliers. Soutine y vivra dans une grande précarité. Il y rencontrera un autre artiste d’exception, Amadeo Modigliani, de dix ans son ainé. Les deux, que tout semblait opposer, jusque dans leur art, se lieront d’amitié.
Ils travailleront un temps dans un même atelier. La nouvelle de la mort de Modigliani de tuberculose et du suicide de sa femme dès le lendemain, en 1920, affecteront Soutine. Il était alors dans le Sud de la France, ou il allait au gré de ses mécènes.
Plus tard, la politique ouvertement antisémite de l’Etat Français, et l’occupation Allemande, l’ont contraint une nouvelle fois à la prudence, à s’éloigner de Paris dans une certaine clandestinité. Il mourra en 1943 des suites d’un ulcère à l’estomac contracté de longue date, et entretenu par une hygiène de vie très aléatoire. Peu de gens se sont rendus à ses obsèques dans le quartier Montparnasse. Picasso et Cocteau étaient de ceux là.
Chaim Soutine a traversé une époque tourmentée, il a vécu son art comme une urgence, armé de son seul talent. Il n’a laissé aucun écrit, et peu de témoignages nous en disent d’avantage. Ses toiles nous racontent son histoire, ses rencontres, sans détours. Peu importe les concepts et les techniques, il touche le visiteur par son instinct, ce qui en fait un artiste unique, singulier.
Le musée du Louisiana avait mis ses espaces à sa disposition, et ce fut une belle rencontre, une belle après midi de fête nationale. D’émouvantes impressions colorées et un rappel de l’histoire par un témoin de premier plan, qui parlait peu.
VDS







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