Le 5 Février 2025, un homme lourdement armé a fait irruption dans le centre de formation pour adultes d’Örebro, une ville moyenne à 200km à l’Ouest de Stockholm. Il a abattu dix personnes et blessé gravement six autres. L’homme a retourné l’arme contre lui, et s’est donné la mort. C’était la tuerie de masse la plus importante jamais survenue dans le pays. Nous étions tous en état de choc.
Comme c’est souvent le cas ici, police et justice refusent de spéculer tant qu’une enquête n’a pas rassemblé suffisamment de faits tangibles. L’identité du tueur ne fut révélée que deux jours après, et encore avec de nombreuses précautions. On apprenait qu’il s’agissait d’un homme vivant seul, sans activité sociale depuis longtemps. Il n’était pas connu des services de police et possédait les permis nécessaires aux nombreuses armes qu’il détenait. Son nom était communiqué avec une réserve: « il se faisait appeler Rickard Andersson ». Selon toute vraisemblance, il s’agit d’un Suèdois, il avait suivi des cours dans ce centre de formation quelques temps avant, sans qu’il ne retrouve d’emploi par la suite.
Une autre précaution entretenue par la police, jusqu’à l’excès, fut au sujet du mobile du crime. On nous expliquait que rien ne permettait de parler d’un acte terroriste, et que les motivations restent toujours obscures à ce jour. L’acte d’un homme seul, au mental fragile.
Et puis, face au choc, et aux réactions circonspectes de la presse et de leaders politiques, il était révélé que la presque totalité des victimes étaient d’origine étrangère. Iran, Syrie, Afghanistan, Érythrée, Somalie, Bosnie… ou bien des étudiants adultes qui suivaient les cours pour s’intégrer, ou bien ceux, devenus professeurs, arrivés en Suède il y a plus longtemps. La police, dans une communication à minima, concédait alors une possible motivation xénophobe ou raciste, sans la valider à ce stade prématuré. Selon elle, c’est une piste parmi d’autres, à ne pas écarter. Leur faudrait il les aveux du meurtrier?
Depuis, les hommages se multiplient, la famille royale et le gouvernement ont montré l’exemple. Une minute de silence a été observée dans tout le pays la semaine dernière, aussi dans les entreprises privées. Derrière cet apparent consensus qui unit le pays dans des valeurs d’empathie envers les victimes et leur familles, il reste un trouble confus et silencieux. Comme un bouillonnement sourd, sous les eaux dormantes des grands lacs immobiles.
Le gouvernement conservateur s’est fait élire pour circonscrire l’immigration, il dirige le pays avec le soutien des Démocrates Suédois, parti d’extrême droite (alliance sans participation au gouvernement). Depuis deux ans, il a durci considérablement les conditions d’accueil. Le nombre d’entrées en Suède est en forte baisse, et nombre d’étrangers préfèrent quitter le pays. Un salaire minimum élevé a été instauré, ceux qui ne peuvent le justifier sont priés de partir, même s’ils étaient arrivés avant la loi.
D’autre part, la Suède est confrontée à des phénomènes de gangs violents qui sévissent dans les grandes villes. Parfois des mineurs y sont engagés comme tueurs à gages, pour des contrats y compris au Danemark. Les répressions policières se multiplient pour rétablir la sécurité, et le niveau de ressentiment envers les migrants s’est accru indéniablement ces dernières années.
Dans son hommage aux victimes d’Örebro, le premier ministre a tenu des propos équilibrés entre compassion, solidarité pour les familles des victimes, et fermeté contre ceux coupables de violences, quels qu’ils soient. La question du permis de port d’arme a été abordée par le parlement qui a durci la loi pour certaines armes. Un grand nombre des députés Démocrates Suédois (nationalistes) n’étaient pas d’accord, ils y voient une restriction des libertés individuelles. Le gouvernement sait qu’il est sur une ligne de crête, entre un consensus moral, social, historique du pays, et une radicalité nouvellement exprimée par le vote en faveur des nationalistes.
Il est vraissemblable que le tueur d’Örebro n’ait rien d’un terroriste, et qu’il ait mûri son acte de ses frustrations, dans une solitude désespérée et armée. L’enquête suit son cours, nous saurons plus tard.
Il n’empêche que cette tuerie vient comme un contre-point au sentiment de rejet et d’insécurité grandissants que vivent de plus en plus de migrants. Les violences commises par les gangs sont souvent rattachées à l’immigration, aux traffics en tout genre. La Suède a beaucoup accueilli ces dix dernières années, et la population a souhaité refermer ses frontières. Beaucoup n’est pas dit, les Suédois ne sont pas des latins.
Xénophobie et racisme, sont en Suède comme partout, des sentiments difficiles à appréhender, peu avouables. En apparence, tout est encore fait pour que les étrangers soient intégrés du mieux possible et se sentent les bienvenus. Il faut reconnaître que l’état Suédois était généreux avec les migrants et demandeurs d’asile pour qu’ils s’intègrent rapidement dans les meilleures conditions, beaucoup plus qu’ailleurs en europe. Cependant, les Suédois sont de plus en plus nombreux à remettre ces aides en question, et à en parler ouvertement.
Lors de crimes de cette nature en Scandinavie, ce sont les réseaux suprémacistes blancs scandinaves qui ressurgissent des mémoires, ces réseaux dormants dont on ne sait jamais s’il sont encore très nombreux, ni très actifs. Ils ont pourtant nourris les romans policiers Scandinaves depuis les années 1980. En 2005, c’est la série des trois livres ”Millenium” de Stieg Larsson, qui portait en exergue les réseaux neo nazis violents, en lutte avec les services secrets de la Säpo (service secret Suédois). En 1991 déjà, Henning Mankell, écrivait ”Meurtriers sans visages” dont l’intrigue policière démarrait sur le crime odieux d’un couple de retraités sans histoires, puis mettait en lumière des violences extraordinaires exercées à l’adresse des migrants de cette époque. Chez les voisins Norvégiens, ce sont les souvenirs de la tuerie de masse de l’été 2011, encore plus massive, qui ont refait surface. Une tuerie de 77 personnes pour laquelle Anders Breivik, le meurtrier, est toujours emprisonné.
Rikard Andersson, le tueur d’Örebro, ne révèlera jamais ses motivations, ni la mission qu’il s’était assigné. Peut être ne saura t’on jamais la vraie nature de sa haine.
Que ses victimes soient restées aussi longtemps ”sans visages” interroge sur le regard de la société Suédoise porte sur un tel crime.
VDS

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