Gérard Depardieu est il un artiste absolu à honorer, ou bien un monstre graveleux à effacer?… Tel est la question de ces dernières semaines, qui agite les médias Français. Des artistes se sont empressé de signer une tribune de soutien à l’acteur, des contre tribunes sont apparues en réaction, beaucoup se sont rétractés dans un brouhaha médiatique… Les politiques aussi s’en sont mêlé, bien au delà du raisonnable, ajoutant la récupération à la confusion. Sur ce sujet, chaque mot du président Macron est scruté avant même d’être prononcé. C’est dire l’émotion, feinte ou réelle, suscitée par la grossièreté de Gégé.
Un reportage a mis le feu aux poudres, dans un contexte d’accusation de viol, et d’un changement d’époque. Les trois pris séparément nourrissent le feu de l’ensemble.
Le reportage.
Il s’agît d’un tournage de 2018, dont l’auteur ne voulait plus qu’il soit montré, ni même monté. Pour quelles raisons le producteur est il allé contre le droit moral de l’auteur? En décidant de la diffusion des images dans une émission, qu’il produit aussi, il s’expose au soupçon d’un conflit d’intérêts. Peu importe.
Gérard Depardieu y est filmé lors d’un voyage en Corée du Nord. Il joue son propre rôle, déroule sa propre caricature. Il se parodie très lourdement. C’est pathétique et affligeant, point. On ne comprend rien, ni au contexte, ni à l’objet de cette visite singulière chez le dictateur Kim. Pire, ces images sont mises en parallèle avec des plaintes en cours d’instruction. Il en résulte immanquablement un sentiment de malaise, et une forte suspicion de culpabilité de l’acteur, sans discernement. Le procédé est très insidieux, le média s’est transformé en procureur, son audience, en un puissant témoin à charge. Qui jettera la première pierre?
La plainte pour viol.
Il s’agît d’une instruction en cours, la présomption d’innocence s’impose jusqu’au jugement et son verdict. Le temps de l’instruction est très long. La parole des victimes n’est jamais facilitée, elle tourne souvent au calvaire personnel. Quand elle n’est pas écoutée avant le délai de prescription, elle reste enfouie sous une chape de plomb, au service de la rumeur, et des prochaines plaintes. Un vrai problème de société, on ne peut plus laisser les victimes en souffrance. Pour autant, dans une démocratie, seule la justice est habilitée à rendre un verdict à la suite d’un débat contradictoire.
Le contexte du changement d’époque.
La génération actuelle n’est plus inclinée à accepter les errements de celle d’avant, et c’est juste. La précédente avait fait voler en éclat le carcan moral des années 1950. De la transgression créatrice et heureuse des années 1970, on découvre aujourd’hui l’envers du décor et ses abus de pouvoirs, devenus insupportables. L’affaire Weinstein aux Etats Unis, fut le déclencheur du mouvement « metoo », et libéra la parole de nombreuses femmes. Le monde merveilleux du cinéma (et du pouvoir) devenait subitement glauque et amoral.
Le cinéma Français, épargné dans un premier temps, vient de voir son « monstre sacré » mis en accusation sur la place publique. Une oeuvre émouvante peut elle être encore portée à l’écran, si l’acteur qui l’incarne heurte à ce point notre conscience morale? Les plus intransigeants prônent l’effacement de l’artiste comme de son oeuvre, avant même de connaître le verdict de la justice. Dans ce contexte, l’acteur devient aussi le bouc émissaire de tous ceux qui veulent débarrasser leur conscience d’avoir admiré l’artiste, ou soutenu un système tel qu’il est aujourd’hui.
En prenant un peu de recul, ce reportage met en exergue d’autres aspects qui ont échappé à la polémique. Il faut pour cela oublier la personnalité de l’acteur, au moins jusqu’au temps du verdict.
Le temps de la justice me semble une question bien plus cruciale pour notre société. Il n’aura fallu que 5 ans pour redonner une charpente et un toit à Notre Dame, ce qui est remarquable!.. Il faut beaucoup plus de temps à notre justice pour instruire une plainte, et rendre un verdict. Les verdicts rendus en 2024, le seront trop souvent pour des actes commis en 2018, 2017 ou plus ancien encore. Un exemple? l’affaire Théo, dont le verdict fut rendu ces derniers jours.
C’est effrayant. Pour la victime d’abord, qui ne se voit pas reconnue comme telle, et aussi pour l’accusé qui subît le verdict anticipé des médias et médias sociaux, avant d’être possiblement innocenté. Pire encore, déposer une plainte pour viol, est encore très mal accompagné et soutenu. On est souvent à la lisière de la justice et de l’appréciation morale des uns et des autres, la définition des actes dépend de la conscience morale collective de notre société. Le temps de la justice devrait être celui nécessaire pour assurer la contradiction, au delà, c’est une question d’efficacité et de budget. De ce point de vue, on peut espérer que les rallonges budgétaires votées en 2023 permettent de raccourcir les délais, rien n’est moins sur. Le budget alloué à la justice est, en France, un des plus faibles des grands pays Européens.
Le désir de justice, est souvent assorti d’une indicible pulsion de vengeance, fut elle collective. Lorsque les valeurs d’une société changent, on tend à vouloir passer au pilori ce que nos parents portaient au pinacle. On ne peut refaire l’histoire, c’est pourtant ce que l’on nous propose une fois encore, en suggérant l’effacement. Il y a dans cette polémique un parfum d’obscurantisme. Qui décide d’effacer, et selon quels critères?… seules les dictatures s’arrogent un tel droit.
Enfin, la question de la distinction de l’oeuvre et de son créateur, est avant tout d’ordre morale. On aimerait tous, n’admirer que des personnes en parfait accord avec ses propres valeurs morales, et si l’on découvre que ce n’est pas le cas, on se sent trahi… par nous même, pris à défaut de déni. C’est une question individuelle, à chacun de se déterminer. Collectivement, c’est à la justice de trancher au regard des règles du droit, et quelles peines, il ou elle, encoure.
N’est il pas naïf d’exiger d’un artiste soit bon en tout ce qu’il fait? Ne pourrait on plus admirer ce qu’il a fait d’extraordinaire, et le punir pour ces actes répréhensibles, comme pour vous et moi? Personnellement, ça fait très longtemps que je ne compte plus sur Gérard Depardieu pour m’éclairer politiquement. Nous avons tous les deux vécus un temps en Russie.
Les artistes et autres personnalités géniales consacrent toutes leur forces à leur art. Leurs créations, par essence, transgressent les règles établies. Ce n’est aucunement une garantie de haute conscience morale. Lorsqu’ils manquent de discernement, c’est souvent le reflet d’un manque de discernement collectif. On voudrait qu’il soit divin, l’artiste n’est qu’un justiciable comme les autres, ni plus, ni moins. Génial n’est pas un synonyme de sacré.
Les exemples du passé ne manquent pas. Chez les Ecrivains, de nombreux auteurs reconnus ont aussi pris des positions détestables envers le régime Nazi… Hamsun en Norvège, Céline en France, pour n’en citer que deux. Combien d’autres se sont aveuglés dans la justification de Staline, de Mao?…
La polémique sur Gérard Depardieu ne pourra passer qu’après que la justice ait rendu son verdict. Puisse t’elle nous avoir éclairé, et aussi notre justice, sur la nécessité d’écouter mieux les victimes d’agressions sexuelles… et plus encore, d’accélérer le pas. Quant à docteur Gérard et mister Gégé, ils nous renvoient le reflet de ce que nous sommes tous, un inconfortable mélange de bien et de mal, de génie et de trivialité.
VDS
https://www.touteleurope.eu/fonctionnement-de-l-ue/les-moyens-alloues-a-la-justice-en-europe/
Moyen alloués à la justice en Europe, mis à jour en 2021
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