Humeurs | Des étoffes entrelacées de fils invisibles à l’œil nu

L’histoire, comme ses propres souvenirs, sont insaisissables. A la lueur d’une information nouvelle, l’une comme les autres, nous éclairent soudainement de nouvelles hypothèses, de nouveaux angles qui nous étaient invisibles jusqu’ici. Comme si, nous approchant d’une étoffe, nous en percevions de nouveaux fils entrelacés dans la trame.

Ce matin, c’est la lecture d’un article de presse qui a bousculé ma curiosité. Il disait le nom du « Chevalier De La Barre ». Pour moi, le nom familier d’une rue de Paris ou j’ai habité brièvement, il y a plus de 30 ans. Je ne m’étais jamais demandé quel personnage féodal méritât qu’une rue porte son nom, au pied de la butte Montmartre, à Paris. La réponse me tombait dessus, alors que l’article réagissait au dixième anniversaire de la marche « Je suis Charlie » du 11 Janvier 2015.

Le Chevalier De La Barre n’était pas un chevalier du temps des croisades, mais un jeune homme de 19 ans seulement, issu d’une famille noble. Il fut accusé de profanations de crucifix, et condamné à mort par le tribunal d’Abbeville pour blasphème et sacrilège, puis exécuté en 1766. La sentence consistait en un supplice, d’abord lui trancher la main, puis la langue, avant de le décapiter. Son corps fut ensuite brulé, un livre de Voltaire sur le torse, « Le dictionnaire philosophique ». Ainsi allait encore la justice Française sous Louis XV. Le roi, pourtant sollicité, refusa de lui accorder sa grâce, alors même que la peine était illégale. Louis XIV avait signé la fin des exécutions pour blasphème depuis très longtemps.

Le chevalier François-Jean Lefebvre de La Barre fut donc le dernier en France a être exécuté pour blasphème, avant que les caricaturistes de Charlie ne lui succèdent, exécutés tragiquement pour les mêmes raisons, le 7 Janvier 2015. Voltaire a défendu son honneur à titre posthume, faute d’avoir pris sa défense suffisamment tôt. L’affaire De La Barre avait suscité une grande émotion, et les autres accusés ne furent pas condamnés.

Le contexte de cette histoire est fait de tensions extrêmes entre des groupes religieux concurrents (Jésuites, Jansénistes et d’autres), et des notables locaux. Le contexte actuel, la religion impliquée, sont différents bien sur, mais les ressorts sont comparables. Dès lors que des règles religieuses sont sacralisées en dogmes, tout acte contrevenant est blasphématoire, fut il une caricature pointant la bêtise. Les cathares, vaudois et protestants, en ont payé un lourd tribu, le chevalier De La Barre en 1766, et les caricaturistes et journalistes de Charlie en 2015.

Un autre fil invisible de cette étoffe a suscité mon attention. En 1741, Voltaire créait une tragédie « Le fanatisme ou Mahomet ». Elle ne fut jouée que trois fois à Paris, avant qu’il y renonce, anticipant une interdiction du parlement de Paris. L’action se déroule lors de la prise de La Mecque par Mahomet. Voltaire y décrit un prophète qui voit sa religion comme un pouvoir politique, sans croire aux dogmes qu’il impose au peuple. A l’époque, elle fut reçue comme une critique de l’église catholique en creux, sans la nommer. Cette pièce continuera de subir des controverses à chacune de ses nouvelles mises en scènes, et aujourd’hui encore, pour des raisons très différentes. Elle est maintenant comprise au premier degré, comme une critique de l’Islam politique, voire islamophobe. En quelque sorte, la confirmation de sa portée universelle, au delà des croyances…

Qu’un livre de Voltaire soit placé sur le buste du chevalier De La Barre, avant d’allumer le bucher, nous raconte un fanatisme ordinaire. Le fanatisme n’est d’aucune religion, il peut enflammer chacune, et plus ardemment encore les religions monothéistes. Qu’un état s’en saisisse pour protéger son pouvoir, ou bien des groupes extrémistes pour espérer le conquérir, ne fait guère de différences pour ceux, épris de libertés, qui le dénoncent. Les obscurs exécutants sont eux, persuadés d’agir pour des dogmes vertueux.

L’histoire ne se répète jamais tout à fait, mais ses fils traversent les âges, enfouis dans sa trame.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *