France | De l’insoumission chronique à « l’incontinence politique »

Cela faisait 62 ans qu’un gouvernement Français n’avait pas subi le vote d’une motion de censure du parlement. C’est dire le caractère exceptionnel de l’évènement… En 1962, dans les tumultes provoqués par la tentative d’attentat contre le général De Gaulle (Aout 1962), le gouvernement de Georges Pompidou fut renversé par une motion de censure (Octobre 1962). De Gaulle refusa sa démission et convoqua une dissolution de l’assemblée. Georges Pompidou sera encore premier ministre, et celui qui à ce jour détient le record à ce poste (6ans). Une belle ironie de l’histoire. Il sera, ensuite, élu président de la république, jusqu’à sa mort, en 1974. Michel Barnier pourrait légitimement se prendre à espérer!

Dans les faits, depuis que l’élection présidentielle au suffrage direct est en place (Octobre 1962), aucun gouvernement n’avait été censuré par le parlement. Notre régime parlementaire doté d’un pouvoir exécutif « fort » a démontré sa stabilité politique. Une exception en Europe… Vivons nous la fin de cette exception ?

La comparaison entre les deux époques impose de rappeler des contextes extrêmement différents, socialement et économiquement.

Dans la France du « baby-boom » de 1962, l’âge médian des Français était inférieur à 32 ans, il est aujourd’hui supérieur à 42 ans. La population d’alors était de 42 millions, nous sommes aujourd’hui plus de 66 millions. Nous étions 25 millions à vivre en ville, nous sommes désormais 53 millions à habiter les villes.

La plus grande différence réside sans doute dans la dynamique économique et sociale. En 1962, l’après guerre(s), une forte croissance économique permettait un optimisme sans limite, ou presque.

Les frustrations des plus jeunes étaient d’ordre sociétales, elles déboucheront sur Mai 1968 et l’émancipation de la société toute entière. Le chômage était inexistant, l’immigration n’était pas un sujet, le réchauffement climatique non plus. L’industrie avait besoin de main d’oeuvre, que la fin de la guerre d’Algérie pouvait alimenter. Les nouvelles générations étaient promises à une vie bien plus confortable que les précédentes. Les budgets de l’état étaient excédentaires. Les déficits budgétaires ne sont ré-apparus qu’après le premier choc pétrolier de 1973… et le chômage avec.

Le contexte de cette nouvelle censure d’un gouvernement Français est tout autre. L’optimisme d’alors s’est mué dans une inquiétude grandissante des classes moyennes. L’ascenseur social n’est plus qu’un lointain souvenir. Pandémies, guerres ont refait leur apparition en Europe. L’élan d’une ouverture mondiale a cédé la place aux nationalismes quasiment partout, au replis communautaires et religieux extrêmes, renais de leurs cendres. L’étranger redevient cible, le dérèglement climatique une angoisse.

Pendant les 60 dernières années, la vie politique Française fut réglée par la cinquième république, son pouvoir exécutif quasi absolu, et son bi-partisme. Tout y est affaire de combat politique, y compris les relations sociales. On gagne sans négocier, malheur au vaincu. Dans ce système à majorité absolue, les oppositions ont pris l’habitude d’investir la rue, systématiquement. Les crises se répètent, mais le système est resté stable jusqu’ici.

Cette fois-ci la donne a changé, l’assemblée nationale est scindée en trois parties quasi égales. Les trois se combattent sans concessions, incapables de coalitions pragmatiques… sauf contre, à deux contre un. Que Le Pen vote une censure Mélenchoniste relève d‘une « incontinence politique »… Las, c’est pourtant ce qu’il s’est produit. La faute à qui? au président, évidement! On l’a choisi comme un homme providentiel pour mieux le désigner comme bouc émissaire. La rançon du pouvoir absolu, n’est est elle pas de finir isolé?

Le problème, c’est que la désignation d’un coupable ne règle en rien le problème de défiance des uns envers les autres, quels qu’ils soient. Et, trop souvent, les problèmes ne se règlent pas vite chez nous, plutôt que de les confronter, on remet à plus tard, de déficit en déficit.

L’exemple le plus criant est la réforme des retraites, dont la première grande crise date de Novembre et Décembre 1995, Paris bloqué pendant un mois! Trente ans plus tard, on n’a toujours pas su trouver le temps de se parler, le combat continue. Tous les pays voisins, de bon gré ou mal gré, sont passés à autre chose depuis longtemps, ils se sont fait confiance. Ce qui fonctionnait en 1962, est il encore applicable en 2024?… Certains veulent encore nous en convaincre, arc-boutés sur leur dogmes indépassables. Moi ou le chaos.

Quand on est incapable de se parler, seules les crises nous permettent d’avancer malgré tout, mais à quel prix! Une fois encore, ce sont les minorités (suffisamment larges) qui prennent le pays en otage. Ceux qui sont en bas, subissent silencieusement, ils ne sont pas assez influents.

Notre pays est un grand pays, capable d’émerveiller le monde par de grandes réalisations, dans de très nombreux domaines. Cet été l’a encore démontré, entre dissolution et censure, des jeux Olympiques qui ont impressionné, et Notre Dame débarrassée de ses cendres en 5 ans. Comment expliquer ce contraste? Cette capacité à se dépasser, fulgurante le dos au mur, mais assortie d’une incapacité à dialoguer, de faire des concessions, s’entendre sur l’essentiel pour anticiper l’avenir.

La violence des relations politiques et sociales est insensée et épuisante, pour la société toute entière. Une lutte des classes qui n’en finit jamais. Tout devient politique. Politiques, syndicats, services de l’état prennent tous, et régulièrement, les habits de preneur d’otage pour mieux servir les leurs. Je ne connais aucun autre pays Européens qui affiche un tel nombre de jour de conflits, de façon aussi prévisible. Le plus souvent, l’intérêt général doit s’effacer devant l’intérêt du groupe le plus influent du moment. Celui qui a le pouvoir de bloquer décide, même si c’est par le jeu d’une alliance de circonstance avec un ennemi juré.

La conquête du pouvoir au prix de telles malhonnêtetés intellectuelles est le fondement de la défiance qui caractérise les relations politiques. Le calcul stratégique l’emporte sur les besoins réels.

Puisque seul le chef décide, seule la place du chef compte, et toutes les stratégies de conquête en découlent. C’est bien en ça que la cinquième république nous a enfermé. Un système politique fort, au prix de jeux politiques construits le plus souvent sur la défiance et la malhonnêteté intellectuelle pour conquérir.

La censure d’un gouvernement n’est pas un acte exceptionnel dans une démocratie. Si elle l’est, c’est alors que la démocratie n’était pas aboutie. La faute aux présidents successifs depuis 1962, sans doute. Mais c’est avant tout de notre propre faute, qui reproduisons les mêmes défiances et les mêmes croyances, les yeux noyés dans le rétroviseur.

De cette censure du gouvernement, je vois la possibilité d’une prise de conscience du poison de la défiance.

Que Marine Le pen soit préoccupée d’avantage par l’urgence de son calendrier judiciaire que par le sort du budget de la France, se comprend, mais ne s’excuse pas. Que Mélenchon, qui n’est plus élu de rien, cherche à se positionner au plus vite pour l’élection suprême, se comprend aussi. C’est son dernier tour de piste, son baroud de déshonneur.

Ces deux là, sont de purs produits de la cinquième république, qu’ils nous disaient combattre férocement, démasquons les. De fait, ils nous démontrent chaque jour que leur rêve de pouvoir est absolu, à n’importe quel prix. Ils sont les deux politiques Français actuels les plus cyniques, formatés par les stratégies de conquête du pouvoir sous la cinquième république, quoi qu’il nous en disent. Près d’un siècle d’expérience à eux deux, ils en ont développé une expertise!

Tous les autres sont en état de sidération. Par calcul et peur de perdre d’avantage, ils sont incapables de pragmatisme, de s’entendre sur l’essentiel du moment. Réveillons les, il n’est pas trop tard!

VDS

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