Société | 25 ans que la Suède n’est plus une péninsule

Le 1er Juillet 2000, le pont sur l’Öresund accueillait les premiers véhicules entre la Suède et le Danemark. 16km de voies autoroutières et ferroviaires empruntant un long pont dont une partie est suspendue, puis, plongeant dans un « tube » de béton submergé, posé sur les fonds marins, avant de relier la banlieue de Copenhague et son aéroport international. La Suède n’était plus une péninsule, et la ville de Malmö renaissait d’une lente agonie industrielle. Elle cessait d’être une destination routière « sans issue ». La Scanie toute entière s’est ouverte sur le Danemark, et l’Europe.

Précédemment, le point de passage le plus fréquenté entre Suède et Danemark, était à Helsingborg, d’où la liaison par ferry pour traverser le détroit de l’Öresund est la plus courte. Il suffit de 20 minutes pour rejoindre Helsingør (Elsinore). Un incessant ballet de bateaux était assuré, toutes les 20 minutes et dans les deux directions. De longues files de camions et de voitures l’empruntaient quotidiennement, et les piétons s’y pressaient pour profiter des ventes hors taxe d’alcool pendant la très courte traversée, certains y restaient à bord, le temps de plusieurs traversées pour se restaurer ou consommer. Helsingborg et Helsingør sont toujours reliées par bateaux, de nombreuses fois par jour, mais cette ligne est largement concurrencée par le pont sur l’Öresund. Les tarifs élevés de la traversée par le pont, ont sans doute permis d’atténuer le choc économique pour la liaison par ferry. Les deux co-éxistent aujourd’hui.

La ville de Malmö est née Danoise, les premières références écrites de la ville datent de 1275. Des années 1200 à 1658, toute la Scanie (région du Sud de la Suède) était sous la domination du Royaume du Danemark, avant de redevenir Suédoise à la signature du traité de Roskylde. Les combats entre Suèdois et Danois ont continué un temps, mais les Danois, assiégeant Malmö, ne sont pas parvenus à reprendre son contrôle après la signature du traité. De cette période, il reste une élocution Suédoise régionale marquée par une musique Danoise gutturale très reconnaissable, et un drapeau de Scanie ou se mêlent les couleurs des deux royaumes.

La ville de Malmö a connu des fortunes diverses depuis sa fondation, d’abord comme un « quai fortifié » de l’archevêché de Lund (situé à 20km). Elle est rapidement devenue une des plus grandes ville du Danemark et de Scandinavie, de 3000 habitants à 5000 habitants en 1500. Sa position sur l’Öresund lui conférait des atouts commerciaux au sein de la ligue Hanséatique Allemande, basée à Luebeck. Une citadelle fut construite au 15e siècle. Puis, la ville déclina et perdit de sa population jusqu’à l’approche du 18e siècle, et la création d’un port moderne vers 1775. La ville connaissait alors une nouvelle expansion. En 1840 Frans Henrik Kockum fonda un atelier qui devint plus tard l’un des plus grand chantier naval au monde. Dans ce sillage, de nombreuses industries textiles et manufacturières furent crées, et Malmö voyait sa population atteindre 60000 habitants rapidement (vers 1900).

Ces activités industrielles et minières faisaient la richesse économique de la ville, avant de connaitre à leur tour un inexorable déclin. La ville atteignait 265000 habitants en 1971, à son apogée, elle était la première ville industrielle de Suède. En 1986, le chantier naval Kockums, symbole de Malmö l’industrielle, fut fermé. En quelques années, la ville perdit 37000 habitants. Cette crise industrielle devint financière. Elle frappait Malmö, la Scanie et plus largement la Suède, jusqu’en 1995.

En 1994, le nouveau maire de la ville, un Social Démocrate d’origine Estoniènne, entreprit la création d’une nouvelle économie pour sa ville, voulue comme un nouveau centre culturel international. C’est en 1995, au plus profond de la crise, que débutèrent les travaux gigantesques du pont autoroutier et ferroviaires sur l’Öresund. En 1998, la nouvelle université de Malmö était construite sur sur les quais du chantier naval Kockums. Une véritable renaissance culturelle de la ville, sur les ruines même de son passé industriel.

Depuis la mise en service du pont, la ville de Malmö et ses environs ont connus un nouveau développement très rapide, de nombreux nouveaux quartiers sont sortis de terre à sa périphérie, ou sur ses friches industrielles. En 2020, elle fut la ville à la plus forte croissance de Suède. Elle compte maintenant 363000 habitants (2023), et même plus de 760000 en élargissant à sa métropole. En 2024, près de la moitié des ses habitants étaient d’origines étrangères. C’est la troisième ville de Suède, après Stockholm et Göteborg. L’économie de Malmö et celle de Copenhague au Danemark, sont désormais liées par ce nouveau ruban d’asphalte et de voies ferrées. Elles sont devenues les banlieues l’une de l’autre, pour le meilleur, et parfois le pire.

La ville a beaucoup investi aussi dans son architecture et la culture. La reconstruction du front de mer industriel fit l’objet d’un concours international d’architecture, et d’une exposition « Bo01 ». Elle fit appel à un grand nom de l’architecture pour y construire une des tours les plus hautes de Scandinavie. « Turning Torso » (190m), créée par l’architecte Santiago Calatrava, est devenue l’icône de Malmö, pointant comme un phare hélicoïdal sur l’Öresund.

De cette effervescence économique multiculturelle post industrielle est née, en 2011, une série télévisée emblématique: « Bron » (pont en Suédois, et Danois). Le héros de la série n’est autre que le le pont, témoin d’une scène de crime mystérieuse. Deux moitiés de corps découpés et disposés de part et d’autre de la nouvelle frontière marquée d’une ligne au dessus des eaux de l’Öresund, entre Suède et Danemark. Toute la noirceur des romans policiers Nordiques s’y déploie, et cette fois, c’est aussi l’histoire et la culture des deux pays qui se confrontent en des enquêtes conjointes de leurs policiers respectifs. Deux enquêteurs, une Suédoise et un Danois, singulièrement décalés, eux-mèmes en proie à leurs propres problèmes existentiels. Un regard subtil et glaçant sur un univers qui nous échappe au quotidien, sauf au détour d’un fait divers tragique.

Les opportunités économiques consécutives à la mise en service du pont sont indéniables, pour les entreprises, les collectivités et les individus. De très nombreux Danois et Suédois profitent de leur nouvelle situation transfrontalière. Les états et les villes des deux pays, ont convenu d’accords fiscaux pour l’encourager.

Seul élément d’incertitude économique important, un taux de change qui a fortement varié depuis quelques années. en effet, la Couronne Danoise est adossée à l’Euro (son taux de change est fixe), la Couronne Suédoise ne l’est pas, et s’est fortement dépréciée. Les Danois affluent en Suède pour y faire leurs courses à bon compte. Visiter le Danemark est devenu très cher pour un Suédois, mais avantageux pour y signer un contrat de travail.

Le flux des migrants est devenu une question de société importante au fil du temps. Le pont a ouvert une voie bien plus facile et sans contrôle, jusqu’à la crise migratoire suite au conflit Syrien (2011). Les Danois ont été les premiers à restreindre drastiquement leurs conditions d’accueil. Ils ont rétablis des contrôles d’identité dans les trains et gares frontalières. Ces contrôles se sont assouplis depuis, ils ne sont plus permanents.

Depuis, ce sont des phénomènes de gangs violents qui ont surgis dans les grandes villes Suédoises, utilisant parfois des mineurs pour commettre leurs crimes jusqu’au Danemark. Il n’est pas rare d’assister à des interpellations « musclées » en gare de Malmö Hylllie, la première gare en provenance de l’aéroport de Copenhague. C’est à ce même endroit que le concours de l’Eurovision de 2024 a donné lieu a des manifestations anti Israéliennes, voir antisémites. Le périmètre du Malmö Arena et de la gare de Hyllie était placé sous haute surveillance.

25 ans après la mise en service du pont sur l’Öresund, Malmö n’est plus cette ville repliée sur elle même, défaite par un passé post industriel. Elle s’est réinventée, plus internationale que jamais, comme un symbole positif de la libre circulation, et aussi de ses limites. Son destin économique et culturel est maintenant lié à celui de sa voisine Danoise, Copenhague. Ensemble, elle constituent dorénavant une metropole parmi les plus influentes d’Europe.

VDS

https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/04/21/enigmes-entre-deux-rives_4906175_1655027.html

Article du Monde de 2017, sur la série télévisée « Le Pont » (titre original: « Bron »)

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