« Armstrong, la vie, quelle histoire ? C’est pas très marrant. Qu’on l’écrive blanc sur noir, Ou bien noir sur blanc. On voit surtout du rouge, du rouge. Sang, sang, sans trêve ni repos, Qu’on soit, ma foi, Noir ou blanc de peau… Au-delà de nos oripeaux, Noir et blanc sont ressemblants Comme deux gouttes d’eau. »
Claude Nougaro, extrait de la chanson « Armstrong », 1965.
Il est des souvenirs insignifiants qui imprègnent notre mémoire. Ils ressurgissent dans notre conscience, au détour d’une lecture, d’une conversation, à un moment ou on s’y attend le moins.
C’était un Lundi ordinaire, de mes années au lycée. Lever aux aurores pour prendre le train qui me conduisait d’Angoulème vers Bayonne pour la semaine. Ce matin là, j’avais eu la chance de pouvoir m’allonger et dormir dans un compartiment, entre Bordeaux et Bayonne. A mon réveil en sursaut, un arrêt en gare que je ne reconnaissais pas. J’avais dépassé ma destination. Dans l’instinct d’un réflexe, j’attrapais mon bagage et sautais hors du train en un temps record. Mal m’en a pris, je n’avais pas pris conscience de l’engourdissement d’une jambe pendant mon sommeil, et ma cheville ne résistât pas à ces mouvements de panique. Ce fut avec une belle entorse, que j’atterrissais précipitamment sur les quais de la gare de Biarritz La Négresse. Le nom singulier de ce quartier, au Sud de la ville, ne quittera plus ma mémoire.
Cette semaine, des articles de presse sont venus me rappeler l’appellation de ce lieu. Le conseil municipal de Biarritz a voté le changement de nom de la « Rue de La Négresse », il sera remplacé par la « Rue de l’Allégresse ». Les élus ont révoqué les textes de 1986, qui attribuaient un nom à cette nouvelle rue. Les textes plus anciens, de 1861, à l’origine du nom du quartier, sont introuvables. La cour administrative de Bordeaux, saisie par l’association « Mémoires et partages », avait donné trois mois pour abroger ces textes: « l’appellation La Négresse, raciste et sexiste, est de nature à porter atteinte à la dignité de la personne humaine » avait estimé cette administration.
Les prochaines élections municipales sont dans un an, et le conseil municipal, malgré le désaccord sur le fond et la forme de la décision de justice, n’avait d’autre choix que de voter le changement. Dans le cas d’un refus, la maire s’exposerait à une peine d’inéligibilité. Plusieurs élus ont argué d’une ingérence inédite de juges étrangers à « la réalité locale », qui demandent à « effacer l’histoire sans l’expliquer ».
L’appellation de la rue sera bien remplacée avant la mi-Juin 2025. Le nom du quartier, étant un nom d’usage, n’a pas de « qualification administrative ». Il n’y a donc aucune obligation à enlever les mots « La Négresse » sur le reste de l’espace public. La maire a saisi le Conseil d’Etat, et espère encore rétablir le rejet de la demande formulée par l’association « Mémoires et partages », comme ce fut le cas en première instance, en décembre 2023.
L’association revendique une victoire totale, le retrait d’un terme qui « banalisait un archétype raciste ». Elle regrette cependant le choix d’un paronyme pour remplacer le nom de la rue, choisi lors d’une consultation citoyenne. Elle le qualifie de nouveau « pied de nez », et aurait sans doute préféré l’une des deux autres propositions ancrées dans l’histoire Gasconne ou Basque des lieux.
Sept ans ont passé depuis le début des procédures, et ce qui aurait pu être réglé avec humanité et bon sens, s’est transformé en querelle inextricable, devenue idéologique, et politique. Les membres de l’association « Mémoires et partages » ont déposé plainte après avoir reçu des menaces de mort, et les partisans du statuquo se plaignent de l’action des « juges rouges » soutenant le mouvement « woke ».
Comment justifier qu’il faille encore dépenser autant d’énergie et de ressources, à trancher une question qui n’en est plus une depuis bien longtemps? Le vieux dictionnaire Larousse de mes parents date de 1958. Il nous disait déjà la connotation péjorative et raciste du terme nègre ou négresse: « Les nègres d’Afrique, esclaves noirs autrefois employés aux travaux dans les colonies… faces longues, nez écrasés et grosses lèvres…».
L’origine de l’appellation de ce quartier de Biarritz reste assez floue.
Pour les uns, elle est liée à l’histoire du port de Bayonne, qui était encore un port négrier actif jusqu’en 1826. Une femme noire, en provenance des Antilles ou bien d’Afrique, se serait installée près de Biarritz, et aurait travaillé dans une auberge. Des soldats de Napoléon 1er, revenant de combats perdus en Espagne, lui auraient donné le surnom de « La Négresse ». Une autre version fait état d’une auberge appelé « La Négresse » dans les années 1850, dont le propriétaire était issu d’une famille impliquée dans le traffic négrier…
Pour d’autres historiens locaux, il s’agirait d’une légende urbaine, une « fake news » du 19e siècle, en quelque sorte… Ils préfèrent mettre en avant les noms de plusieurs lieu-dits dans la région « Lane Gresse » ou « Lane Grasse » qui signifient landes d’argile, et sont liés à des activités de poterie et de briqueterie. Beaucoup moins polémique, mais est ce crédible?
Quoiqu’il en soit, en 1861, les autorités d’alors n’avaient pas souhaité conserver le nom Basque « Harrausta » retrouvé sur des cartes anciennes, et ont enregistré celui de « La Négresse », qui est décrié aujourd’hui. Le plus surprenant est que le nom ne fut attribué à une rue que 125 ans plus tard, en 1986.
Paradoxalement, en 2025, la maire Basque de la ville ne souhaite pas se saisir de l’opportunité de restituer un nom Basque à un de ses quartiers. Elle préfère apporter son soutien à une nostalgie controversée, qui alimente une polémique devenue idéologique. Nous sommes à un an des élections municipales.
J’ai longuement hésité à écrire cet article noir sur blanc, ou bien, blanc sur noir… La gare de Biarritz ne s’appelle plus La Négresse, depuis la fermeture de la gare du centre ville, et mon entorse de la cheville n’est plus qu’un lointain souvenir, très diffus.
VDS

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