« […] tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure ».
La loi du talion a montré de premiers signes dans le Code de Hammurabi, en 1750 avant notre ère, dans le royaume de Babylone.
Cette loi avait sans doute pour objectif un esprit de justice. Inspirer la crainte d’un châtiment identique à l’acte subi d’une part, et d’autre part, éviter l’escalade sans limite d’une vengeance disproportionnée. La punition infligée se devait d’être égale au délit ou crime, sans l’excéder.
Qu’avons nous appris depuis?… Bien peu à vrai dire, et notre intelligence soit elle assistée artificiellement, ne semble pas dépasser cette dictature, si l’on en juge par les actualités internationales ou nationales.
Au fil du temps, l’état de droit s’est substitué à la loi du talion dans de nombreux pays, déléguant au système judiciaire de prononcer des peines proportionnelles aux délits et crimes, selon un code pénal qui vaut pour tous les concitoyens. Ce n’est jamais acquis, les adeptes de l’auto-défense sont nombreux à revendiquer, ici le port d’arme, ou là, une justice plus directe, plus sévère, la peine de mort.
Les politiques et les états eux mêmes ont beaucoup de mal à accepter les règles d’une justice internationale. Pour y échapper, Ils préfèrent trop souvent invoquer la loi du talion, et son corollaire, des « représailles justifiées ».
Oeil pour oeil, dent pour dent… Qui de mieux que le Hamas et le Likoud pour promouvoir une loi du talion perpétuelle, pour le moins séculaire. De la barbarie immonde des uns, aux représailles sans limites des autres, les victimes innocentes ne se comptent plus. Combien d’enfants, qui grandissent dans un tel environnement, parviendront à s’extirper d’eux mêmes pour ne pas reproduire le modèle?
Ce cycle de vengeances ne sert que les extrémistes de tous bords, en mal de pouvoir absolu sur leurs peuples asservis dans le malheur. La loi du talion n’est jamais juste, elle enferme dans le passé. L’esprit de vengeance qui s’en nourrit, conduit à l’escalade sans fin de crimes et massacres.
L’histoire nous montre que seuls des leaders éclairés ont tenté de mettre fin à un tel cycle infernal, au moins pour un temps. Jésus, Gandhi, prêchants le pardon et la non violence ont bien essayé de nous mettre sur une voie plus raisonnable, ils l’ont payé de leur vie.
Plus récemment au Moyen-Orient, c’est un ancien général des armées, Yitzhak Rabin, le dirigeant d’Israel en 1995, qui tentât de conduire son pays vers la paix avec la Palestine. Il fut assassiné par des concitoyens juifs extrémistes, les mêmes qui aujourd’hui encore, ne jurent que par la loi du talion. Qui aura le courage de se lever à nouveau, et quand?
En Russie, c’est pire encore, la loi du talion s’exerce par anticipation paranoïaque. Les « ordures et salopards » au pouvoir n’ont pas attendu une agression fictive pour s’en défendre, ils ont agressé l’Ukraine «préventivement », il y a bientôt trois ans. Ils ne supportent plus aucune contradiction et menacent quiconque qui exprime un avis plus nuancé. Une caricature cynique d’une loi du talion par procuration, aux dépens d’ennemis imaginés.
Les actes de représailles politiques ne sont pas le seul fait des états, les terroristes aussi en revendiquent leur part. Ces derniers jours en Allemagne, on a cru à un attentat islamiste à Magdeburg, avant d’apprendre qu’il s’agissait d’un de leurs ennemis jurés, ayant exprimé son soutien au parti nationaliste extrémiste et xénophobe, l’AFD. Le talion ne mène qu’à l’absurde et au tragique, aucune cause n’en réchappe.
Aux États Unis, le futur plus vieux président du pays a déjà promis moins de pardon et plus d’exécutions. L’heure du début des représailles est fixée au 20 Janvier, il n’a de cesse d’essayer de l’anticiper. Lui et son nouvel oligarque éminence grise. 2025 sera une année de « retaliation » comme ils disent là-bas. Un mot dont la racine est latine, « talio ».
Chez nous, la loi du talion s’est exercée maintes fois par le passé, des têtes sont tombées en nombre, toujours dans un esprit de « représailles justes ». On pensait en être guéri, mais les crises récentes successives nous ont replongé dans cet archaïsme de l’irrépressible besoin de punition des camps d’en face. Notre parlement, maintenant scindé en trois forces égales, est incapable de faire aboutir des compromis. Construire? non. Empêcher à tout prix, la négociation est une faiblesse. Quatre premiers ministres en 2024, cinq en 2025?… Une prise de l’Élysée?… les aristocrates, on les pendra… on est tous l’aristocrate de quelques autres.
La cinquième république est exsangue. Les trois derniers présidents ont subis de comparables disgrâces, Sarkozy « l’ex omni président », Hollande « l’ex président normal » et maintenant « Jupiter en même temps » Macron, pourtant ré-élu. Le pouvoir absolu du président et son scrutin majoritaire est devenu une illusion, face à l’alliance des extrêmes contraires et de la rue. A chacun de brandir ses justes représailles dans l’espoir de les voir mises en oeuvre pour punir un autre. La loi du talion a retrouvé toute sa vigueur chez nous aussi. Pour tenter de calmer l’assemblée, on a fait appel à une vieille garde expérimentée, mais déjà usée.
Les crises sanitaires et guerrières ont profondément marquées les cinq dernières années. Les avancées technologiques de l’intelligence artificielle sont telles qu’elles nous donnent le vertige, tant elles paraissent incontrôlables et déstabilisent nos sociétés.
Les consciences ont progressé bien plus lentement, et souvent nous en perdons le fil. C’est l’humanité toute entière qui semble régresser. La résurgence de la loi du talion en est un symptôme. Elle nous parait rassurante, bien qu’elle n’ait jamais rien résolu depuis 4000 ans.
« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. »
Albert Camus, discours de reception du prix Nobel de littérature à Oslo, 1957.
VDS
Transcript du discours d’Albert Camus, 1957 à Oslo.
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