France | La grande duplicité agricole

« Joie est mon caractère, c’est la faute à Voltaire. Misère est mon trousseau, c’est la faute à Rousseau. »

La chanson de Gavroche dans “Les misérables”. Béranger, Victor Hugo, 1832.

Depuis 2023, Arnaud Rousseau est le nouveau responsable et leader de la FNSEA, la Fédération Nationale des Syndicats des Exploitants Agricoles. Le syndicat majoritaire chez les agriculteurs.

Il a suivi un cursus à “l’Euro Business School” de Paris. L’exploitation agricole en Ile de France, dont il a hérité, est un domaine de 700 hectares de cultures céréalières et d’oléagineux. De ce point de vue, il est encore un agriculteur. Cependant, il a aussi d’autres cordes à son arc.

Il siège au conseil d’administration du groupe Avril, en tant que président d’Avril gestion, il y est en compagnie, entr’autres, d’Anne Lauvergeon, l’ancienne “sherpa” de Francois Mitterand, et ancienne présidente d’Areva (énergie nucléaire, maintenant intégré à EDF).

La société Avril est spécialisée dans la transformation des céréales et oléagineux, soit pour l’alimentation humaine ou animale, soit pour la production de bio-carburants, ou bien, des produits de bio chimie. On peut facilement s’entendre sur le fait qu’on ne parle plus d’agriculture, mais d’agro-industrie, ou de biochimie industrielle. Bravo, notre homme a gagné ses galons de capitaine d’industrie et businessman. Une belle réussite, indéniablement. Il dirige aussi ou administre nombre d’autres holdings et fermes.

Le chiffre d’affaire annuel d’Avril est lui aussi d’un niveau industriel, 9 Milliards d’Euros en 2022, en progression de 50% par rapport à 2020 (6 Milliards d’Euros). Cette entreprise est présente dans 19 pays. J’imagine volontiers que notre exploitant agricole écoule les produits de son exploitation sans difficultés, chez le groupe Avril qui les transforme.

La société Avril a très largement bénéficié des crises de la Covid et de la guerre en Ukraine, c’est une évidence (+50%). Comme toutes les autres, on comprend qu’elle ait souffert de l’inflation des prix de l’énergie, quoique. La hausse a pu être répercutée sur le prix final pour le consommateur, quitte à en faire porter le blâme aux grands distributeurs, qui le leur renvoient. Dans la “guerre” qui les opposent aux distributeurs, ils ont obtenu le soutien du gouvernement. On est très loin du petit agriculteur, pris à la gorge.

Son emploi du temps n’étant pas complètement comblé, notre homme est aussi devenu un homme politique, succédant à son père et son grand père. Depuis 2014 il est le maire de Trocy-en Multien, une petite commune près de Meaux, en Ile de France (230 habitants). Il exerce également un mandat au sein de la communauté de communes du pays de l’Ourq, regroupant 22 communes et près de 18000 habitants, dans le Nord du département de la Seine et Marne.

Son parcours est brillant. Il suscite deux questions essentielles.

1/ Qu’est ce que l’agriculture en 2024?

Notre perception est encore trop souvent celle d’un groupe social homogène de gens qui cultivent la terre ou élèvent des animaux, veillant sur notre terroir.

La réalité est bien différente, c’est devenu un secteur industriel comme les autres. La productivité a suivi les mêmes développements de cadences que sur les chaines de montage de l’industrie automobile, ou de lave linge. La chimie des engrais et pesticides a contribué à multiplier les rendements, et garantir des prix bas. Les drones survolent les champs, nourris par les données des satellites

Le paysan était attaché à son terroir, il n’avait pas de tracteur, il nourrissait sa famille de ses produits, et vendait l’excédent. En s’achetant un tracteur il est devenu agriculteur, s’est spécialisé, il a pu accéder aux loisirs, faire ses courses au supermarché. Si les agriculteurs sont encore nombreux, leur nombre a beaucoup diminué et leur avenir est devenu incertain.

Aujourd’hui l’exploitant agricole commence par s’endetter en achetant des engins énormes afin de produire en masse, les matières premières pour l’agro-industrie, la grande distribution, ou la bio-chimie. Même les sociétés de l’énergie, comme Total, se revendiquent agricoles, soit avec sa nouvelle activité agro-voltaïque (panneaux solaires au dessus des cultures), soit avec la production de méthane à partir des déchets organiques.

Les exploitants agricoles dépendent aussi largement des subventions octroyées par l’état et l’Europe. Des barrières douanières sont supposées les protéger d’une concurrence déloyale, en provenance de pays moins règlementés, ou plus pauvres.

2/ Quand le chef syndical de la FNSEA lance des centaines de tracteurs sur les autoroutes pour défier Paris et Bruxelles, ou tente d’en reprendre le contrôle… quels intérêts sert il? ceux de l’exploitant agricole? ceux de l’industriel Avril? ou bien ceux du politique, et à quelle fin?

Personne ne peut imaginer Bernard Arnault (LVMH), en responsable syndical des petits commerçants, ce serait indécent. Il serait tout aussi incongru de nommer Sophie Binet (CGT) comme présidente de RATP gestion, tant qu’elle est responsable syndicale de ceux qui conduisent les métros Parisiens. C’est pourtant le schéma proposé dans l’agriculture. Tout le monde y consent sans sourciller, les Français aussi, sans doute sont ils bercés par les émissions de “l’amour est dans le pré”.

Une seule chose est certaine, les intérêts des agriculteurs solitaires, croulants sous les dettes et la misère sociale, ne seront pas servis. Tout au plus, ils auront partagé de bons moments avec d’autres plus seuls qu’eux, le temps d’une victoire éphémère, d’un “on a gagné!…”. Les plus lucides auront compris s’être fait manipuler. Partis d’Agen vers Rungis, ils ont reçu l’injonction de faire demi-tour, à mi-parcours… vaincre sans combattre, très amère victoire. Qui paye le carburant, les pneus et l’asphalte détériorée, le nettoyage et la pollution?…

Accessoirement, on peut se demander aussi si les tracteurs de l’exploitant agricole Rousseau étaient prêts à rejoindre le convoi, ils ne sont qu’à quelques kilomètres de Rungis et encore moins de Paris. Probablement avaient ils anticipés le contrordre du chef syndical, qui ne le souhaitait pas. Même pas besoin de faire le plein!

Comment est on arrivé à ce degré d’absurdité collective?

Une hypothèse est que le corporatisme atavique de la société Française, nous aveugle. Quand on parle d’agriculture, notre inconscient collectif est largement daté, figé sur 1960, la mécanisation heureuse des petites exploitations agricoles. La France éternelle des campagnes d’après guerre. Cet inconscient nous a permis d’ignorer, pire, de justifier d’énormes conflits d’intérêts, pourtant si évidents. Le mythe du “bon sens paysan” est tenace, mais les paysans sont devenus rares. Ça ne fonctionne plus à l’heure de l’agriculture industrielle. Chez nous, l’intérêt de la corporation prime sur l’intérêt général, quoi qu’il arrive. Quant à celui de la planète, il est aux oubliettes. La FNSEA est clairement favorable aux OGM et à l’emploi des pesticides, et peu importe si les premières victimes sont ceux là même qui les répandent.

Arnault Rousseau défend son industrie, et ses intérêts multiples, très bien. Par contre, l’absence de règles de gouvernance l’autorise à cumuler des responsabilités incompatibles entr’elles, d’un point de vue moral et démocratique. Il représente en même temps ses ouvriers agricoles, et les actionnaires d’Avril. Il se dit agriculteur, et Il est un industriel, devenu juge et parti dans un très grand nombre de situations.

En tant qu’industriel et homme d’affaire, Il négocie les subventions de la Politique Agricole Commune dans les salons de Bruxelles et Paris. Comme agriculteur et chef syndical, il prend le contrôle d’une armée de mercenaires levée à Limoges, Agen et Brest, pour assiéger et déverser du fumier. Dans quelle démocratie vit on?

Le monde agricole est d’une grande duplicité. Ne pas nommer les conflits d’intérêts pour ce qu’ils sont, les diluer dans le corporatisme, conduit au statuquo. Le monde agricole n’est pas un, les petits agriculteurs sont nombreux à être en déshérence, les agro-industriels se portent plutôt bien. Le rapport annuel de la société Avril en est un exemple (lien en bas de page).

Les négociations en amont doivent être privilégiées, et mises en oeuvre sur le long terme. Manipuler, prendre en otage, dégrader, polluer ne peuvent être une solution. Tout a un coût, que le contribuable ne connait pas assez bien. C’est le coût du corporatisme, des baronies, et d’abord celui du déni.

En exerçant simultanément des responsabilités dans chacune des activités de la chaine de valeur agricole (production – transformation – distribution – financement politique), Arnault Rousseau aura un contrôle d’autant plus grand. Il devra aussi faire face aux conséquences des conflits d’intérêts qui en découlent. Comment pourra t’il nourrir un débat contradictoire, contre soi-même?

Le nouveau président le la puissante FNSEA prend le risque, quoiqu’il decide, d’entendre tres souvent la chanson de Gavroche…

Ce sera de la faute à Rousseau.

VDS

https://www.avril.com/rapport-annuel-integre2022

Site officiel de la société Avril

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