Amiens | Un bouc émissaire en chocolat

L’expression « bouc émissaire » provient de la traduction grecque de « bouc pour Azazel », un rituel hébreu d’élimination (5 siècles av. J.-C.) qui connaît de précédents exemples jusqu’au deuxième millénaire av. J.-C. Il consistait à sacrifier deux boucs innocents choisis au hasard, l’un pour un sacrifice purificateur, et l’autre conduit vers « Azazel » et abandonné dans le désert, chargé de tous les péchés d’Israel. Le peuple était ainsi lavé de ses fautes. En latin, il deviendra « caper emissarius », le « bouc envoyé à l’extérieur », ou « scape goat » en anglais, « le bouc qui s’est échappé ».

Les crises se succèdent les unes aux autres, sans interruptions. Chacune d’elle a produit son lot de boucs émissaires. Ces « souffre douleurs » sont désignés pour expier la faute d’un autre, ou groupe d’autres, inatteignables. C’est aussi l’occasion d’assouvir un sentiment de colère, nourri et encouragé collectivement contre un présumé coupable, à sacrifier par procuration. Cette mécanique est implacable, et se répète depuis la nuit des temps. René Girard, un anthropologue et philosophe Français, fut le premier à étudier le « bouc émissaire » en tant que concept, dans les années 1970-80.

Très récemment, un fait divers nous a rappelé à l’évidence du concept de bouc émissaire, de façon presque caricaturale. Dès la fin d’une interview télévisée d’Emmanuel Macron au journal télévisé, un groupe d’individus mécontents se rassembla devant la devanture d’un chocolatier d’Amiens. Tensions, violences, et le chocolatier envoyé à l’hôpital en urgence. Pas une première, la famille du chocolatier fait état de nombreuses menaces et exactions à leur encontre depuis l’élection de Macron. Leur crime: porter le nom de famille de Brigitte, la femme du président. Un bouc émissaire parfait.

Ce fait divers est entre les mains de la justice, et le fait que les unes médiatiques ne le commentent plus, me laisse espérer qu’il n’y ait eu cette fois plus de peur que de mal. Deux questions devraient nous interpeler:

  • Comment en est on arrivé là?… Un des protagonistes interviewé, face caméra, invoque calmement la légitime défense des agresseurs face à leur bouc émissaire!… L’absurdité d’une culpabilité familiale par alliance en quelque sorte!
  • Combien de politiques et de partenaires sociaux, de tous bords confondus, vont se poser la question de leur propre responsabilité dans un tel phénomène?… L’unanimité à condamner la lâcheté d’un tel acte ne suffit pas à s’exonérer. Pendant de longues semaines, ils ont donné un spectacle ou l’insulte et l’invective ont supplanté toute velléité de débat et d’écoute. Tous en désaccords, sauf à s’unir contre. Jamais de compromis, ne rien lâcher… jusqu’à l’irréparable?

Les situations de crises sont propices aux désignations de boucs émissaires. Elles sont favorables aux rumeurs, à la désinformation. Ceux qui en maîtrise l’art, s’en servent pour obtenir les faveurs d’une foule contre un ennemi commun. Notre époque, devenue digitale, n’a rien inventé de tellement neuf. Elle a accéléré de façon exponentielle la diffusion des informations… et celle des rumeurs, devenues des « fake news ». Il ne suffit plus que de l’instant d’un click pour craquer une allumette dévastatrice.

Dans son système redevenu totalitaire, la Russie a reconstruit sa propagande sur le dos de son bouc émissaire ultime, l’Ukraine Nazi inféodée à l’Otan. Outre Manche, l’Union Européenne fut un parfait bouc émissaire pour renforcer le vote « leave ». Faut il rappeler la mémoire de la jeune députée pro Européenne Jo Cox qui fut assassinée par balles et poignardée, en Juin 2016?… Plusieurs années après le Brexit, le royaume Uni fait face à la plus grande vague d’immigration de son histoire récente, l’inflation est une des pires d’Europe et les crises politiques s’y succèdent.

Chez nous aussi, les boucs émissaires furent légions, combien de protestants sacrifiés en 1572?… Et plus récemment, en 1870: dans un petit village du Périgord, un jeune notable y fût désigné traitre à la France par une rumeur aussi persistante qu’infondée. Il finira frappé, supplicié, puis brûlé vif sur la place du village d’Hautefaye, un jour de marché. Tout se passa en présence des responsables du village (lien en bas de page). Quelques années plus tard, 1894, et toujours dans un contexte de crise sociale et politique, ce sera l’affaire Dreyfus, et le célèbre article « j’accuse », d’Emile Zola. Un officier Alsacien d’origine juive était accusé de traitrise au profit des Allemands. Il ne sera acquitté de ce crime qu’il n’avait pas commis, que 8 ans après sa condamnation.

Comme le suggèrent ces quelques exemples, les périodes troublées nourrissent les doutes et favorisent l’émergence de boucs émissaires. L’incertitude et l’inquiétude l’emportent alors sur une vérité devenue trop complexe. Il est moins angoissant de désigner un coupable que de questionner sa propre responsabilité.

VDS

L’affaire de Hautefaye, 1870. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_Hautefaye

Article du 18 Mars 2023

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