Au jeu des « Mille bornes », chaque joueur doit parcourir 1000 kilomètres le premier, pour gagner la partie. Chaque joueur dispose aussi de cartes d’attaques pour empêcher les concurrents d’avancer, ou les ralentir. De fait, deux stratégies sont possibles, avancer au plus vite vers la ligne d’arrivée, sans se soucier des autres joueurs, ou bien mettre toutes ses ressources pour les bloquer, et espérer l’emporter, même très lentement.
Avec les « Cent jours de Borne », c’est un peu pareil. La différence est que seule la seconde stratégie est possible. Empêcher et bloquer pour les uns, et sortir de l’enlisement, pour l’autre. Et pour tous, ne rien lâcher pour ne pas perdre la face. Dont acte, personne ne lâchera rien. Chaque déplacement de l’exécutif sera accompagné de chants de casseroles, de sifflets et de cartons rouges. Les media seront scrutés pour en connaître les effets, mesurant les décibels ou le décompte de la rue, en arbitres. Les cent jours de Borne seront comptés à l’heure près. Combien de temps restera t’elle après la ligne d’arrivée franchie?… Comme il n’y aura que des vaincus, le pays continuera à préférer l’empêchement, par principe, par défiance. Lutter et remettre à 20 ans plus tard.
Que l’on refuse le report de l’âge de la retraite est compréhensible, c’est effectivement un effort important. Pourtant cette réforme ne vient pas comme une surprise. On feint de découvrir ce que tous les autres pays d’Europe ont décidé avant nous, et depuis plus de deux décennies. Les âges de la retraite à 65 ou 67 ans sont devenus la règle partout, nous en déplaisent.
Chez nous, toute réforme est d’abord suspecte, et l’empêchement est le plus souvent préféré. L’exemple de l’imposition à la source est révélateur du temps et du parcours nécessaire à l’acceptation d’un changement, fût il positif. Giscard considéra le prélèvement de l’impôt à la source dès 1974. Puis, Lionel Jospin, premier ministre de 1997 à 2002, présenta un projet qui permettrait d’en finir avec un impôt décalé d’un an et demi. Refus et menaces de grèves de l’administration de Bercy bloqueront alors le projet, qui devra attendre François Hollande, et Emmanuel Macron pour être enfin mis en oeuvre en 2019. Une réforme rejetée aussi longtemps et dont plus personne ne parle 3 ans après son application… ça vaut louanges, il me semble. Un autre exemple, l’abolition de la taxe d’habitation, définie comme l’impôt le plus injuste qui soit, du temps de Jospin déjà. Là encore, ça a déclenché toutes sortes d’empêchements, et je ne sais même pas si sa mise en oeuvre est achevée. On pourrait aussi citer l’introduction de la CSG par Rocard, et tellement d’autres…
Donner du temps au temps, sera sans doute nécessaire pour déglutir la réforme de la retraite. C’est une double peine, on reporte l’âge de deux ans, et on garde un système profondément obsolète et injuste. Il s’agit bien sûr d’alléger la facture pour la prochaine génération, mais personne n’en parle… Il va bien falloir passer à autre chose.
Notre véritable échec collectif est de persister à croire à la stratégie de l’empêchement, aux dogmes des droits acquis. Ouvrir une négociation par une grève, déposer des milliers d’amendements en guise d’opposition parlementaire, sont antidémocratiques, par principe. Ils nous emmènent irrémédiablement vers la défiance. L’aboutissement de cette réforme est de ce point de vue, très conforme à nos mauvaises habitudes.
VDS
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